Jean-Christian Petitfils « L'historien est nostalgique des temps anciens »
- mikaelamonteiro11
- Apr 6, 2024
- 8 min read
Biographe des rois, directeur de nombreux ouvrages collectifs, membre du conseil scientifique de Versalia et membre du comité de rédaction du magazine, Jean-Christian Petitfils a révélé de nombreux secrets de l'Ancien Régime par ses écrits. Récent auteur d'un remarquable Henri IV (Perrin), il a été amené, lors de ses recherches, à découvrir de nombreux secrets du château.
Propos recueillis par Mathieu da Vinha, directeur scientifique du Centre de recherche du château de Versailles

Pourriez-vous nous parler de votre premier souvenir de Versailles ?
Jean-Christian Petitfils : J’avais peut-être neuf ou dix ans – c’était vers le milieu des années 50 –, au moment où j’étais allé voir au cinéma le film culte de Sacha Guitry Si Versailles m’était conté. Mes parents, qui aimaient beaucoup l’Histoire, m’y avaient conduit. Je dois dire que la visite des Grands Appartements, la vision de la galerie des Glaces me laissent des souvenirs en noir et blanc : d’immenses enfilades de pièces sombres, froides, sans meubles, assoupies dans leur solennelle tristesse, comme le cénotaphe mélancolique des grandeurs passées de l’ancienne France. Rien à voir en tout cas avec les prodigieuses et étincelantes rénovations accomplies ces dernières décennies grâce au travail de plusieurs générations d’architectes, de conservateurs et d’équipes d’artistes hautement spécialisés, grâce aussi aux dotations publiques et aux dons généreux de riches étrangers ainsi qu’au soutien remarquable de la Société des Amis de Versailles qui ont permis de racheter des meubles et objets précieux dispersés depuis la Révolution. Dans mon adolescence, je fus particulièrement impressionné par les jardins : le parterre de Latone, l’Allée royale et sa statuaire d’antiques fatigués, en attente de restauration, mais que je détaillais avec curiosité, le bassin d’Apollon et le Grand Canal. Je me souviens aussi de notre attente impatiente, depuis la terrasse, de l’ouverture des vannes et du jaillissement magique des Grandes Eaux. J'ai été séduit par le domaine de Trianon et le style raffiné, préromantique, de son jardin à l’anglaise, avec le Belvédère, l’élégant temple de l’Amour et la féerie du hameau de la Reine. Je me trouvais là dans un lieu nettement plus accessible, plus vivant, où l’on pouvait presque marcher sur les pas de Marie-Antoinette.
Quels sont vos meilleurs souvenirs de Versailles ?
J.-C.P. : D'abord l'une des premières Fêtes de nuit vers 1960 au bassin de Neptune, impressionnant spectacle de son et lumière, ponctué par un éblouissant feu d’artifice. Puis celui de mon premier concert de musique sacrée à la Chapelle royale, dédié par le Centre de musique baroque de Versailles à Michel-Richard Delalande. Et surtout deux visites privées des lieux du château, qu’avait bien voulu organiser pour ma femme et deux amis le regretté Marcel Raynal, vice-président de la Société des Amis de Versailles, qui me demanda ensuite de faire partie du comité scientifique de la prestigieuse revue qu’il avait fondée, Versalia. Avec quel intense plaisir j’ai pu ainsi faire connaissance avec l’envers du décor et ses lieux les plus secrets, loin des pièces d’apparat bien connues, montant les escaliers sans apprêt répartis au long des cours intérieures, parcourant les petits corridors, découvrant de minuscules pièces où s’entassaient autrefois les courtisans, leur famille et leur domesticité. Je garde aussi un souvenir ému des vestiges encore visibles sur les murs extérieurs de l’enveloppe de Le Vau et d’Orbay, au-dessus de la voûte de la Grande Galerie, murs qui encadraient l’ancienne terrasse à l’italienne. Ces menus détails avaient pour moi grande valeur.
Après des études en sciences politiques et une carrière dans la banque, comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’histoire et à celle de l’Ancien Régime français en particulier ?
J-C.P. : En réalité, la passion de l’Histoire m’a toujours accompagné, y compris pendant ma carrière professionnelle qui s’est déroulée pendant près de trente-cinq ans dans une grande banque d’affaires française. À sept ans, je m’intéressais à Napoléon Ier et aux gloires de l’Empire (depuis ma fièvre bonapartiste est retombée) ; à treize ans je me plongeais avec enthousiasme dans la lecture du cycle des mousquetaires d’Alexandre Dumas, particulièrement Le Vicomte de Bragelonne, dont les épisodes se déroulent, comme vous le savez, durant la jeunesse de Louis XIV : les amours discrètes et touchantes du roi et de Louise de La Vallière, l’arrestation du surintendant Fouquet à Nantes par le fameux d’Artagnan, deux personnages auxquels je consacrai plus tard des biographies novatrices, appuyées de documents inédits. Cela reste encore ma période favorite. À quinze ans, je faisais paraître, dans le Mercure de France, mon premier article sur l’énigme de l’homme au Masque de fer, de sorte qu’à vingt-cinq ans, Marcel Jullian, alors directeur littéraire des éditions Plon-Perrin, accepta de publier le manuscrit de mon premier livre consacré à ce sujet. J’étais très fier, ne disposant d’aucun appui dans le milieu fermé de l’édition. C’est ce qui m’a amené progressivement à élargir le champ de mes recherches, à étudier en détail le système pénitentiaire (écrivant notamment un livre sur la Bastille), puis les structures politiques et administratives de la monarchie d’Ancien Régime avec leurs mécanismes complexes de clans et de clientèles.
Et là tout est parti !
J-C.P. : Par voie de conséquence, j’ai été amené à m’intéresser à Versailles. Il faut dire qu’entretemps, parallèlement à mes études à Sciences-Po, à la faculté de Droit et de Sciences économiques de Paris ainsi qu’à l’Institut d’administration des entreprises, je m’étais lancé dans des études d’histoire, qui m’avaient conduit à passer à la « vieille Sorbonne » les quatre certificats de la licence d’enseignement d’histoire-géographie. Ma thèse de doctorat d’État en science politique a été consacrée aux idées politiques et sociales d’un personnage de la Contre-Révolution peu connu, le comte de Montlosier. Un grand moment a été pour moi le certificat d’histoire moderne et contemporaine de l’ancienne licence d’histoire. J’ai suivi avec un plaisir intense les cours de Victor-Lucien Tapié, Marcel Reinhard, Jacques Droz, Ernest Labrousse, tous grands « mandarins » dont mai 68 a voulu se débarrasser ! Une phrase de Victor-Lucien Tapié m’a longtemps accompagné : « Nous avons du mal à réaliser aujourd’hui ce qu’était un roi de France, le prestige sacré qui entourait sa personne ! C’était quelque chose d’extraordinaire ! » Je l’ai constaté tout au long de mes travaux, même dans les temps où la monarchie avait commencé à se désacraliser sérieusement. Cette vénération liée au sang royal et à l’onction de Reims subsistait encore au début de la Révolution. On se souvient de la petite Louison, dix-sept ans, venue à Versailles avec les femmes de la Halle réclamer du pain au roi, qui balbutia quelques mots en présence de Louis XVI avant de s’évanouir d’émotion. Après mes études d’histoire, il m’a été donné de rencontrer plusieurs grands spécialistes de l’Ancien Régime, Pierre Chaunu, Roland Mousnier, Emmanuel Le Roy Ladurie, Yves-Marie Bercé, Bernard Barbiche… En 1977, par exemple, Roland Mousnier fit entrer mon étude synthétique sur Les socialismes utopiques dans la collection « L’historien », qu’il dirigeait aux Presses universitaires de France.
Après les biographies de Louis XIV, Louis XVI, Louis XIII, vous venez de sortir celle du fondateur de la dynastie. C’est la fin d’un cycle ?
J-C.P. : Certainement. Je n’écrirai pas sur les rois de la Restauration. D’Henri IV à Louis XVI court une grande cohésion interne, celle de ce qu’on a appelé l’absolutisme royal, sur lequel on a écrit malheureusement beaucoup de bêtises et qui correspond en réalité à la tentative d’un pouvoir relativement faible de centraliser le pays. L’installation à Versailles du roi et du gouvernement, à partir de 1682, a certainement joué un rôle néfaste dans cette chute spectaculaire, isolant loin de Paris le monarque et son administration, les coupant des forces vives de la capitale. Louis XIV avait voulu domestique la haute aristocratie. La réaction nobiliaire, apparue à sa mort et qui se prolongea jusqu’à 1789, finira par renverser la vapeur, domestiquant le pouvoir royal et le transformant en monarchie aristocratique. Vous remarquerez que tous les Bourbons qui ont régné avant la Révolution ont un rapport particulier avec Versailles, y compris Henri IV dont je viens en effet de publier la biographie : il n’a certes rien bâti en ce lieu, mais la terre seigneuriale de Versailles et du val de Galie – l’emplacement de l’actuel château – alors occupée par un moulin et un vieux manoir abandonné, avait été pour lui un agréable lieu de chasse !
Vous connaissez très bien Versailles, mais êtes-vous encore émerveillé et vous laissez-vous encore surprendre par le lieu ?
J-C.P. : Je suis toujours admiratif des récents travaux de restauration lorsque je me rends plusieurs fois par an au château pour assister au conseil scientifique de Versalia. Quand je pense à ce qu’était Versailles au temps de Pierre de Nolhac, presque sans meubles, sans lustres, avec ses tentures défraîchies – quand il en restait – et ses murs intérieurs dégradés ! Que dire de la récente restauration de la Chapelle royale. Une parfaite réussite ! Je ne chipoterai pas sur certains excès de dorures des toitures au fond de la cour de Marbre ou la reconstruction, imparfaite à mon avis, de la grille de la cour de Marbre, du moins par rapport à son modèle que nous connaissons par certaines gravures.
Quels sont vos lieux préférés à Versailles ?
J-C.P : La Grande Galerie ou galerie des Glaces, bien sûr, avec le chatoiement de ses ors et la splendeur de ses glaces. Si on en a la possibilité, il vaut mieux la voir de nuit, sans les touristes, illuminée par ses lustres et ses torchères : c’est une vision magique, irréelle, d’une splendeur intense. Comment ne pas se sentir fier d’appartenir à un peuple qui a su produire de si prodigieuses œuvres ! J’aime aussi la chambre du Roi, celle de Louis XIV, que délaissera Louis XV pour moins de solennité. Ce fut le haut lieu du mécanisme curial à partir de 1701. Je n’oublie pas le cabinet du Conseil, où se prenaient les décisions politiques les plus importantes. En dehors du château, il y a le Grand et le Petit Trianon, joyaux inégalés, si différents l’un de l’autre. Ma préférence va au Grand, à la noble et sobre grandeur de ses colonnes de marbre rose. C’est là, il y a quelques années, que j’avais été ébloui par le renouvellement de l’art floral des parterres, loin des desséchants alignements de buis du début du xxe siècle. J’ai eu aussi le privilège de goûter des moments inoubliables dans le parc, lorsque les ombres rampantes du crépuscule gagnaient peu à peu la perspective du Grand Canal. Rien à mon avis n’est plus émouvant.
Que représente Versailles pour vous : est-il bien ancré dans son époque ?
J-C.P. : Bien ancré, oui sans doute, mais peut-être pas suffisamment. Embelli, restauré, le château fait partie des grandes gloires architecturales de la France. On ne dit pas assez que ce joyau a servi de modèle à toute l’Europe monarchique et princière. De Lisbonne à Saint-Pétersbourg, de Madrid à Stockholm, de Naples à Copenhague, de Schönbrunn à Hampton-Court, en passant par Parme, Potsdam, Trèves, Cassel, Stuttgart, Wurtzbourg, Ansbach, Herrenchiemsee (la « folie kitch » de Louis II de Bavière), tous les souverains d’Europe ont voulu s’inspirer ou imiter l’art bourbonien et avoir « leur » Versailles. La République a eu raison d’y installer le Congrès, mais au lieu d’y exposer des œuvres d’art contemporaines (comme celles de Jeff Koons ou Anish Kapoor), elle devrait en faire davantage un lieu de réception de prestige pour les chefs d’État étrangers de passage en France, ainsi que l’avait voulu d’ailleurs Charles de Gaulle.
On vous donnerait une baguette magique, que feriez-vous pour Versailles ?
J-C.P. : Il ne faut jamais tenter l’historien ! J'aimerais retrouver le Versailles de Jules Hardouin-Mansart, avant la destruction du magnifique escalier des Ambassadeurs (tant pis pour l’appartement de Mesdames), avant les travaux d’Ange-Jacques Gabriel, grand architecte assurément mais dont l’inspiration néo-classique se prêtait mal aux équilibres subtils de la façade, côté cour de Marbre. Et si je le pouvais, je voudrais me transporter à Versailles au soir de ce tragique 6 octobre 1789, au moment où Louis XVI et la famille royale étaient ramenés de force à Paris au milieu de la horde déchaînée des femmes et des émeutiers. « Tâchez de préserver mon pauvre Versailles ! » avait recommandé le roi en partant au comte de Gouvernet. Là, dans le silence effrayant des salons et des corridors, tout juste désertés par la Cour, je regarderais, je palperais, la gorge nouée, les restes d’un monde qui s’en est allé si brutalement et à tout jamais, avec ses tiroirs ouverts, ses papiers épars, ses portes défoncées, ses tasses à café peut-être encore pleines, ses charmantes toilettes de la reine à peine mises. J’irais fouiner dans les armoires secrètes du roi où il conservait aux deuxième et troisième étages de ses appartements privés sur la cour des Cerfs, bien à l’abri de la curiosité de sa femme, ses notes politiques et les dossiers sensibles de sa diplomatie. Puis j’irais contempler à la tombée de la nuit les gondoles du Grand Canal et écouter le clapotis de l’eau sur leur coque noire, songeant à la marche furieuse de l’Histoire.
Comments